C’est un virage, une nouvelle page qui s’écrit et qui ne manque pas de petites mains zélées. Au bout de 10 semaines, le procès AZF aborde (enfin disent certains) la piste intentionnelle. Elle en a fait couler de l’encre (noire) cette piste. Gorges chaudes et gorges profondes attisant en sous-main la braise du complot ou de la malveillance. C’est sur le terreau de noms aux consonances étrangères qu’elle s’est épanouie. Pas Suédois, ni Norvégiens, ni belges ni suisses, non, des noms d’ailleurs pour ne pas dire de là-bas. Des noms arabes, maghrébins, qui font frissonner, qui font peur, des noms trop proches et trop lointains, des noms comme des phantasmes, des épouvantails.
Le premier, c’est Hassan Jandoubi. Mais il était Français Monsieur Jandoubi ? Oui, certes mais ils sont prompts à nuancer, à rappeler qu’il était d’origine Tunisienne, c’est grave, c’est suspect d’être d’origine Tunisienne ? Non bien sûr, disent les bouches en cœur, oui bien sûr, estiment à mi-voix les charbonniers invisibles de la théorie du Grand Mal. Pour simplifier et se couvrir, ils ne disent pas Hassan Jandoubi, ils disent Hassan J. C’est plus simple, plus peinard.
C’est Madame Duguet qui a ouvert le feu. C’est Français ça comme nom, c’est bien chrétien, Duguet. D’ailleurs, elle l’assume sa foi chrétienne, à la barre, tranquille. C’est une bonne bourgeoise bien de chez nous Madame Duguet, sûre d’elle et péremptoire. Médecin légiste, c’est elle qui à fait l’autopsie de Monsieur Jandoubi, et elle a compris. Péremptoire ? C’est un peu court. Catégorique, définitive, elle n’a pas froid aux yeux Madame Duguet. En constatant le nombre de sous-vêtements d’Hassan Jandoubi et la propreté de son corps elle a affirmé et proclamé que : « cet homme savait qu’il allait mourir ».
C’est quoi, Madame Duguet un homme qui va vivre ? Un homme qui ne met qu’un slip, sale de surcroît ? Est-elle spécialiste de l’Islam Madame Duguet, Érudite en matière de kamikazes, mesure t-elle la portée de ses propos ? Non, elle ne voit que ses certitudes et pour elle, Hassan Jandoubi savait qu’il allait mourir. Et puis elle voyage Madame Duguet, elle va en Tunisie participer à des colloques et là-bas, entre la poire et le fromage, on lui a expliqué que les kamikazes mettaient plusieurs couches de sous vêtement pour protéger leurs parties génitales avant d’aller retrouver la cohorte de vierges qui les attendent au Paradis. Quand on lui dit explique la multitude de couches comme une volonté d’Hassan de s’étoffer en raison de sa maigreur, elle trouve que non, 1,80 pour 55 kg, ce n’est pas maigre. Elle est comme ça Madame Duguet, relative.
Mais elle n’est pas seule Madame Duguet. Elle peut compter sur les bricoleurs des renseignement généraux pour alimenter la boîte à frayeurs. Trop forts les R.G. Le trois octobre 2001, ils pondent une note blanche, ramassis de ragots hallucinants, qui désignent sans l’ombre d’un doute Hassan Jandoubi comme étant un fondamentaliste musulman tendance afghane. De l’Afghan, ils en fument peut-être aux renseignements généraux, sinon, comment expliquer que 12 jours après l’explosion, ils soient toujours incapables de donner l’heure exacte de l’explosion de l’usine AZF ? 10h17, ils ne connaissent pas, pour l’auteur, c’est à 10h24 que le couvercle a sauté. Ils sont comme ça aux R.G, ignorants, désarmants.
Grotesque la note des R.G ? Sans aucun doute. Joël Bouchité celui qui en était alors le patron déplore sa divulgation dans une certaine presse estimant qu’il « y avait une obsession à empiler des situations et des faits pour en faire autre chose ».
Il ne faut pas l’oublier cette presse qui fit ses choux gras d’une note dans laquelle rien n’était vérifié ni recoupé. Mais elle comme ça cette presse, comme Madame Duguet, comme les Renseignements Généraux, comme les ostronautes qui se répandent en certitudes absolues basées sur leurs croyances, leurs opinions, leurs peurs ou leurs intérêts. Elle est comme ça cette presse, troublante.
Le Président du Tribunal avait prévenu ; on entre dans une phase délicate. Ni les rédactions ni le public ne s’y sont trompés. Les unes, malgré les explications de leurs correspondants ont insisté pour avoir des sujets croustillants sur le thème du barbu terrifiant. L’autre est venu, plus nombreux encore, espérant peut-être apercevoir, garée au milieu des scooters, la mobylette du Mollah Omar, mais non. Ils n’ont rien vu d’autre que le regard embué de Nadia, la compagne d’Hassan Jandoubi et la colère à peine contrôlée de Leïla, la soeur de ce malheureux Hassan qui tarde, encore et toujours, à n’être qu’une victime de l’explosion de l’usine AZF.
Frédéric Arrou
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